La Bataille de Dien Bien Phu

Avant ProPOS

Pour « marquer » les 60 du début de l’Opération Castor, j’ai déterré telle quelle une synthèse ,plus ou moins rédigée dans l’urgence je dois l’avouer, que j’avais rendus dans le cadre d’un cours sur « l’Asie Orientale » l’année passée. Cours consistant en soit à rédiger un rapport d’une dizaine de page sur le sujet de son choix, ce qui ma foi assez plaisant, et m’a permis de faire passer de la lecture de bouquins pour du travail. Notez d’ailleurs que ce n’est pas un travail d’étudiant en histoire, loin s’en faut, je m’excuse donc d’avance d’éventuelles erreurs/imprécisions (et les commentaires sont là pour les pointer) . En espérant que cela intéresse éventuellement 2 ou 3 personnes…

Introduction

Le 7 mai 1954, la chute de Dien Bien Phu marque la fin de la première guerre d’Indochine, et voit la défaite du Corps Expéditionnaire français face aux troupes du général Giap. Alors qu’au début du conflit, les forces du Viet Minh n’était considéré que comme des bandits qui seraient écrasés en quelques mois, Dien Bien Phu , moins d’une décennie plus tard voit la défaite et la capture d’une armée française et de son État Major en rase campagne. Je vais donc tenter de mettre en évidence le processus qui a conduit à cette défaite majeure.

Dans un premier temps, je présenterais l’évolution du conflit en Indochine de la capitulation japonaise jusqu’à la nomination du général Navarre à la tête des troupes françaises en Indochine. Ensuite, je présenterais les facteurs ayant poussé l’État Major français à « enfermer » des troupes dans la cuvette de Dien Bien Phu, ainsi que les réactions du général Giap à ce mouvement. Enfin, je décrirais le déroulement du siège en lui même , ainsi que les conséquences de la chute du camp.

I) Indochine, 1953, situation stratégique et forces en présence

En août 1945, exploitant le vide stratégique crée par la capitulation de l’armée japonaise qui , quelques mois plus tôt, désarmait les garnisons françaises et occupait l’Indochine, les forces du Viet Minh occupèrent Hanoï. Le 2 septembre, Hô Chi Minh proclama l’indépendance du Vietnam. Cette déclaration était évidemment inconciliable avec les projets de la jeune 4éme République Française, récemment libérée de l’occupation nazie, qui souhaitait restaurer son autorité sur un territoire colonisé depuis la fin du XIXéme siècle, et considéré comme la perle de son empire colonial. Les premières troupes françaises débarquèrent dés octobre pour tenter de reprendre le contrôle de la péninsule. L’échec des négociations entre le Viet Minh et la France, ainsi que les insurrections de Haiphong et Hanoï à la fin de l’année 1946, consomment la rupture entre les deux parties : contraint d’évacuer Hanoï et de se réfugier dans le nord du Tonkin, Hô Chi Minh demandait « que chacun mette toutes ses forces à combattre le colonialisme pour sauver la Patrie 1».

Tandis que le Corps Expéditionnaire tenait les centres urbains majeurs, le Viet Minh menait une guérilla contre les troupes françaises et organisait des « zones libérées » dans les secteurs sous son contrôle, qui englobaient jusqu’à 40% de la population vietnamienne2. Les tentatives françaises de nettoyer ces secteurs (Opération Léa, octobre 1947) ne rencontrent qu’un succès mitigé : même si le terrain est occupé, infligeant un sévère coup au potentiel logistique du Viet Minh, le gros de ses forces refuse l’affrontement et conserve son potentiel de combat. Le CEFEO se trouva en effet confronté à une forme de guerre tout à fait différente de celle ayant eu lieu dans les grandes plaines d’Europe de l’ouest . Dissimulé parmi la population, le Viet Minh menait sa lutte au moyen d’embuscade contre les convois français ou d’attentats. Néanmoins, il n’était alors pas en mesure de mener des actions offensives d’envergure, notamment en raison du manque matériel lourd.

En 1949, la fin de la guerre civile chinoise et la victoire des communistes de Mao Zedong fournie au Viet Minh un allié puissant à sa frontière nord. L’aide chinoise afflue, prenant aussi bien la forme que de matériel militaire capturé à l’ancienne armée nationaliste (notamment des obusiers américains3) que de la mise à disposition de camps d’entraînement au delà de la frontière. Le désastre de la RC4, où la fraîchement constitué Division 308 anéanties presque totalement deux colonnes françaises, est l’une des causes qui poussa la France à rechercher le soutien américain, en présentant la guerre d’Indochine comme une prolongation de l’affrontement contre le communisme ayant lieu en Corée. De plus, le gouvernement français offre progressivement des gages d’indépendance au gouvernement nationaliste vietnamien, l’État du Vietnam, crée en 1949 sous la tutelle de Bao Dai, afin de tenter d’exploiter le sentiment national dans la guerre contre le Viet Minh. Il n’entre pas dans le cadre de ce rapport de décrire en détail les relations (complexes) entre Bao Dai et les gouvernements français successifs, néanmoins, il paraît indispensable de signaler que la volonté d’impliquer de manière de plus en plus significative l’État Viet Nam dans la guerre fut un aspect important de la stratégie française en Indochine. Nous discuteront plus tard de la composante militaire de cette coopération.

Entre sa création en 1944 sous l’égide du général Giap et la bataille de Dien Bien Phu , l’Armée Populaire du Viet Nam fit d’énormes progrès, que cela soit sur le plan du matériel ou sur celui des tactiques de combat. La doctrine stratégique du Viet Minh est exposée par Truong Chinh dans « Nous vaincrons certainement 4» et peut être divisée en trois phases. Lors de la première phase, de guérillas, a pour objectif principal la survie, la consolidation, et l’expansion du mouvement de libération. Pour l’atteindre, le Viet Minh utilisait massivement la propagande, par exemple à travers d’un programme d’alphabétisation5 afin de rallier la population à sa cause : Ho Chi Minh était d’ailleurs parfaitement conscient qu’il fallait tout faire pour éviter de dresser la population contre lui . Ainsi, si les assassinats politiques étaient monnaies courantes, les troupes du Viet Minh avaient pour ordre spécifique d’éviter de rudoyer la population. Une importance particulière était également apporté a l’endoctrinement politique des recrues, comme en témoigne la présence de commissaires politiques au sein de la structure de commandement. L’incapacité de l’armée française à extirper la présence totalement la présence communiste dans le delta du Tonkin s’explique d’ailleurs en partie par le fait que le Viet Minh était soutenus par une fractions importante de la population, séduite par des promesses telles que celle d’une réforme agraire.

La seconde phase fut rendue possible par l’aide massive de la République Populaire de Chine, elle consistait en effet, une fois les « zones libérées » sécurisée, en la constitution progressive d’un corps de bataille capable d’affronter le CEFEO. Tout d’abord, l’ouverture des camps d’entraînement chinois aux cadres de l’armée populaire permis une rapide croissance des effectifs de celle ci. Entre mai et septembre 1950, 20000 hommes furent formés dans ces camps, permettant la constitution de trois régiments d’infanterie6. Les fournitures en armement furent également conséquentes, avec des dotations de plus en plus conséquentes en matériel lourd, sous la forme de canon de 75mm, de mortier lourds soviétiques, ou encore d’obusiers de 155mm. L’armement individuel fait également de grand progrès : à l’arsenal hétéroclites d’armes capturées aux japonais et aux français s’ajoutent les fusils Mauser ou les pistolet mitrailleurs type 50 (variantes de la célébre PPSh 41) fournis par la Chine Populaire. Ces nouveaux moyens permettent à Giap de lancer ses premières opérations de guerre mobile. Tandis que l’armée populaire lance périodiquement des attaques massives sur des postes françaises isolés ou monte des embuscade de grande envergure , les troupes régionales ou locales du Viet Minh se chargent d’accélérer le « pourrissement » de la situation dans le delta du Tonkin par la poursuite des opérations de guérillas.

La dernière phase de la guerre populaire, l’offensive générale, s’avéra nettement plus difficile à mettre en œuvre pour Giap. L’offensive sur le delta, menée entre janvier et juin 1951, était prématurée et fut un échec sanglant pour le Viet Minh, qui y perdis prés de la moitié de sa force offensive.7 Le feu concentré de l’artillerie française causa en effet de lourdes pertes aux « vagues humaines » utilisés par le Viet Minh lors de l’assaut de positions défensives . De plus, le fait que la logistique de l’armée populaire reposait en grande partie sur une armée de coolies s’avère à double tranchant : si celle ci lui permet de s’affranchir des axes routiers, et lui permet donc une plus grande souplesse opérationnelle, elle impose de constituer des stock proches des axes d’attaque, parfois plusieurs mois à l’avance. Une offensive prolongée épuisait rapidement ce stock, et ceci s’ajoutait que le ravitaillement d’une colonne Viet Minh en marche ne pouvait emporter que 10 jours de ravitaillement, limitant son rayon d’action à un peu plus de 300km 8. Cette campagne, ainsi que les batailles de Hoa Bin (septembre 1951 – février 1952) et Na San (novembre – décembre 1952) montrent toute la difficulté de s’emparer de points d’appuis retranché sans soutien d’artillerie. Néanmoins, on notera que, dans le premier cas, Giap remporte une victoire défensive en forçant le Corps Expéditionnaire a évacuer ses positions tout en conservant son corps de bataille.

Si les buts de guerre de Viet Minh sont simples – infliger un maximum de pertes à ennemis pour le contraindre à évacuer le pays – ceux du CEFEO le sont beaucoup moins, et cette indécision est renforcée par l’instabilité chronique de la IVéme République (une vingtaine de gouvernements successifs entre la fin de la seconde guerre mondiale et Dien Bien Phu!), l’opinion des différents gouvernements étant par exemple variable quand à la possibilité d’une négociation avec Hô Chi Minh pour obtenir une fin du conflit. Ceci, ajouté au fait que le théâtre indochinois est en concurrence avec les obligations de la France envers l’OTAN en Allemagne pour l’attribution des moyens militaires, se répercute fortement sur le terrain : des situations prometteuses ne peuvent être exploités de moyens , et les renforts envoyés par la métropole ne le sont en général que pour quelques mois.

Le CEFEO dispose néanmoins d’excellentes unités sur le terrain, comme des régiments de la Légion Étrangère ou parachutistes, qui seront impliqués dans plus de 250 opérations aéroportés pendant la guerre 9. Le Corps Expéditionnaire avait une supériorité écrasante sur le Viet Minh en terme de puissance de feu. L’intervention de l’artillerie fut souvent décisive, celle ci étant capable d’écraser sous les obus les troupes Viet Minh et de sauver des unités qui sans cela auraient été anéantis.

Sa faiblesse tient néanmoins dont la manière dont le commandement français appréhendait la guerre en Indochine. Taillée pour des affrontements en Europe, ou elle bénéficierait d’excellentes infrastructures, l’armée française est fortement dépendante des transports motorisés. Si cela lui permettait une très bonne mobilité sur le plan stratégique, elle rendait le CEFEO fortement dépendant des (rares) routes indochinoises. Cela rendait ainsi ses déplacements, et plus particulièrement ses convois de ravitaillement, très vulnérables au embuscades du Viet Minh. Ainsi, en septembre 1949, la moitié des cents véhicules d’une colonne de ravitaillement sont anéantis dans une embuscade10. Dans le même ordre d’idée, l’artillerie ne pouvant que rarement quitter les routes, le rayon d’action dans lequel l’infanterie est couverte par celle ci donc limité à quelques km autour de ces même routes : au delà, le risque d’être pris en étrillés par des unités ennemies en embuscades devient trop important. Pour sécuriser les zones qu’ils contrôle et tenter de juguler l’influence du Viet Minh sur la population, le CEFEO se trouve obligé entretenir une multitude de postes fortifiés à travers le pays, qui absorbent une grande partie de son effectif au détriment d’opérations offensives.

Ce paradoxe s’incarne également dans les unités parachutistes : transportées par avions, elles sont capables de frapper vite et fort d’un bout à l’autre du théâtre d’opération. Néanmoins, une fois au sol, elles manquent cruellement de puissance de feu et de mobilité, et nécessitent d’importants efforts pour être ravitaillées11. De plus, les moyens en avions de transports seront un problème récurrent, au point qu’il faudra trois rotations pour transporter les 950 hommes nécessaires à l’opération Léa12.

Comme pour le Viet Minh, grâce à une aide étrangère, en l’occurrence américaine, la qualité de l’équipement fit un bond au fur et à mesure du développement du conflit. On estime ainsi qu’en 1953, 80% du parc motorisé du Corps Expéditionnaire était composé de véhicules américains. L’autre piste explorée pour sortir de l’impasse fut le jaunissement du Corps Expéditionnaire : l’Armée Nationale Vietnamienne fut officiellement constituée en juillet 1951. Certain de ses bataillons furent d’abord intégrés au sein des régiments « réguliers » du CEFEO afin de les former « sur le terrain ». En 1953 , l’ANV compte sur le papier 160000 hommes dont 40000 au sein de bataillons d’infanterie légère, censés prendre en charge les missions de pacification, mais en pratique d’une efficacité très relative13.

II) L’opération Castor : projection puis encerclement des troupes français à Dien Bien Phu

Quand, en mai 1953, le général Navarre prend le commandement du Corps Expéditionnaire , la situation sur le plan stratégique est la suivante. Constatant la probabilité de plus en plus faible d’une victoire totale en Indochine, le gouvernement lui avait attribué comme objectif de créer une situation favorable à une sortie honorable de la guerre14. Sa première initiative fut de recourir de manière plus massive à l’ANV pour les taches « statiques » telles que les défense de postes, et d’utiliser les troupes du CEFEO ainsi libérer pour constituer un corps de bataille . Le Viet Minh menaçait alors de frapper en deux endroits : vers le Tonkin, en infiltrant des unités dans le périmètre français pour augmenter l’intensité des opérations de guérillas dans ce secteur, où plus au nord, vers le Laos, afin de déstabiliser le régime en place dans ce pays en profitant du fait que peu d’unités françaises étaient en mesure de s’opposer à une avancée Viet Minh dans ce secteur. L’objectif du CEFEO pour la campagne de 1953-54 était d’affaiblir suffisamment l’adversaire pour pouvoir réduire la pression sur le delta du Tonkin le temps que l’ANV soit suffisante en terme d’effectifs et de capacité militaire pour lui suppléer efficacement .

Pour remplir cet objectif, la décision d’établir une base aéroterrestre dans la cuvette de Dien Bien Phu, au nord est du Vietnam, reposait sur plusieurs observations. En premier lieu, elle constituerait pour le Viet Minh une surprise opérationnelle de taille : l’occupation soudaine d’un des axes logistiques important pour une éventuelle offensive vers le Laos, la projection massive de troupes parachutistes étant censée prendre le Viet Minh de vitesse et l’empêcher de réagir à l’occupation de la cuvette. La vallée disposait également d’une ancienne piste atterrissage établie pendant la seconde guerre mondiale, utile pour acheminer du matériel lourd sur place par avion. Une fois établies, l’intérêt d’une telle position était double. Ravitaillées par un pont aérien, les troupe présentes sur place pourraient établir un camps retranché, soutenus par une solide artillerie, capable de repousser et d’user l’Armée Populaire si d’aventure Giap se laissait tenter par l’appât et décidait de tenter d’enlever par la position par la force. Les camps fortifiés étaient alors considérés par l’État Major français comme imprenables, impression renforcée par l’expérience acquise au cours des affrontements précédents avec le Viet Minh : à titre d’exemple , pendant la bataille de Na San, solidement retranchés, des unités du Corps Expéditionnaire tirent tête à des forces Viet Minh largement supérieures en nombre, leur infligeant de lourdes pertes.

Mais le rôle d’une base à Dien Bien Phu était aussi pensé comme offensif : à partir de ce point d’appuis, la présence française devait « rayonner » dans toute la région, permettant a des unités de lancer des raids sur les dépôts de ravitaillement Viet Minh et décuplant l’activité des partisans Thai, favorable à la France et armés et soutenus par celle ci. Cette menace crée dans un secteur important pour le Viet Minh était d’ailleurs censé pousser Giap à donner l’assaut sur le camps. On notera néanmoins que Dien Bien Phu présentait l’inconvénient majeur d’être éloigné de plus de 400 km d’Hanoï, centre administratif du CEFEO au Tonkin, la base nécessiterait donc un effort important de l’armée de l’air pour acheminer les troupes et le ravitaillement nécessaires à son établissement et son maintien.

L’opération Castor, l’occupation de la cuvette de Dien Bien Phu, débute le 20 novembre 1953 par le largage du 1er Groupe aéroporté (GAP), la première vague consistant en un bataillon du 2éme Régiment de Chasseurs Parachutistes et du 6éme Bataillon de Parachutistes Coloniaux commandé par Marcel Bigeard, rejoint ensuite par le 1er BPC et des unités du génie, ils parviennent à prendre le contrôle de la zone avec des pertes relativement limitées. . Le lendemain, c’est au tour du 2éme GAP ,commandé par Pierre Langlais, d’être parachuté sur Dien Bien Phu, suivis plus tard par les premiers mortier de 120mm , ainsi que d’un bulldozer, qui put commencer à remettre en état la piste atterrissage15. Dans tout les cas, avec l’ouverture du pont aérien le 25 novembre et l’atterrissage du premier C4716, l’opération Castor et la première phase de la bataille de Dien Bien Phu s’avèrent être un grand succès pour le CEFEO.

Pendant que les paras renforcent leurs positions, Giap ne perds pas de temps et commence à réagir à peine quelque jours après le début de Castor. Il fait remonter ses troupes vers la garnison française de Lai Chau, et étrille sévèrement celle ci alors qu’elle évacuait vers Dien Bien Phu, lui infligeant de lourdes pertes. Peu après que le général De Castrie eut pris le commandement de la garnison, devenue le Groupe Opérationnel Nord Ouest (GONO), les divisions Viet Minh prenaient position au nord du camps retranché. Le renseignement français estimait que celui ci ne pouvait maintenir qu’au maximum deux divisions dans la région des Hauts Plateaux17. Ce sont en réalité quatre divisions complètes , dont une d’artillerie et sa logistique ainsi que la célèbre division 308, qui seront acheminé vers Dien Bien Phu dans le courant du moins de décembre, au prix d’un effort logistique considérable. Un ordre de mobilisation général est décrété, qui permets de rassembler plus de 50000 coolies, qui, aidés par 600 camions russes forment l’ossature de la logistique Viet Minh18. Une campagne de bombardement de l’armée de l’air pour perturber cet effort échoua, d’une part à cause de l’insuffisance des moyen de bombardement et de l’inexpérience des pilotes pour ce type de missions, de l’autre parce que les coolies réparaient en permanence les secteurs de routes coupés par les bombardement. Le fait que des routes parallèles soigneusement camouflées étaient continuellement mise en place accroissait encore davantage la difficulté de la mission de l’Armée de l’air.

Des préparations importantes furent également entreprises sur place : les éclaireurs Viet Minh cartographièrent avec précision le camps retranché, recensant les objectifs d’importance. Cet effort sur le renseignement permis de déployer ses pièces d’artillerie, acheminés sur les hauteurs en grande partie par la force musculaire, selon un dispositif qui est l’une des clefs de la victoire Viet Minh. Ceux ci furent placé dans les cavités creusées sur le flanc des collines et soigneusement camouflées, seul le canon dépassant de l’abri. De plus, des charges explosives étaient placées en différents endroits, leur détonation étant censées rendre plus difficile la détection des « flash » correspondant au tir d’un obusier par les observateurs français. Cette configuration avait le désavantage majeur de limiter l’arc de tir d’une pièce à quelques degrés, empêchant de faire feu sur une cible hors de cette arc de tir . Cette perte de flexibilité était compensée par la protection supplémentaire apportée par ces abris, ce qui rendait ardue la neutralisation des pièces par un tir de contre batterie. De plus, le rôle que Giap avait dévolu à l’artillerie imposait la destruction de cibles fixes prédéfinie, comme les postes de commandement, par chaque pièces, rendant moins rédhibitoire ce dispositif. Ce déploiement ainsi que l’ampleur des moyens en artillerie mis à pied d’œuvre par le Viet Minh seront une surprise de taille pour le GONO. Durant le moins de mars, les artilleurs de l’armée populaire effectuent des tirs sporadiques sur le camps, tentant de perturber le trafic sur la piste aérienne. La difficulté à localiser ces pièces, que cela soit par l’observation directe au sol ou depuis des avions de reconnaissance apparaissait déjà, néanmoins, que le fait que l’artillerie de Giap serait rapidement neutralisé une fois qu’elle se serait révélée étant considéré comme établis. Au moment ou les obusiers viets ouvrirait le feu pour régler leur tir, «  les [avions d’observation] Moranes  prendront l’air, et cinq minutes plus tard, l’artillerie Viet aurait cessé d’exister »19.

Alors que l’arrivée des divisions Viet Minh rendaient de plus en plus difficile les sorties de la base de Dien Bien Phu, les hommes de De Castrie se préparaient à recevoir l’assaut. Une série de points d’appuis furent établis sur les collines parsemant la cuvette. Le centre de gravité du camps et le PC de De Castrie furent établies pour protéger le terrain d’aviation, artère vitale pour le ravitaillement du camps retranchés. A l’ouest de la rivière Nam Youm, couvrant respectivement la piste et les installations vitale du camps, telles les hôpitaux de campagne, se trouvaient les positions Huguette et Claudine ; Dominique et Éliane étant établies sur l’autre rive pour protéger l’accès au camps par l’est . A quelques km au nord, étaient placées en « arc de cercle » d’ouest en est les positions Anne Marie, Gabrielle et Béatrice : elle avaient pour rôle d’empêcher le Viet Minh d’occuper les sommets sur lesquelles elles avaient établies, ceux ci pouvant lui fournir de parfaite positions pour bombarder directement la piste d’atterrissage, et menacer le camps dans son ensemble. Enfin, isolée 5km plus au sud et reliée au camps principale par la Route Provinciale 41 se trouvait la position Isabelle, celle ci ayant pour rôle majeur de servir de piste d’atterrissage secondaire et d’accueillir deux batteries de 105mm20. Pendant que les deux camps se préparaient à l’affrontement imminent, à la mi février, il fut décidé qu’une conférence portant sur une éventuelle paix en Indochine sur tiendrait le 26 avril à Genève.

Le 12 mars au soir, les renseignements collectés sur le terrain permettent à De Castrie d’affirmer à son État major : « Messieurs, c’est pour demain, 17h. »21

III ) Le siège du camp retranché et sa chute

Le 13 mars 1954, à 17h20, alors que les hommes de Dien Bien Phu commençaient à penser que l’assaut annoncé n’aurait pas lieu, les premiers obus Viet Minh s’abattent sur le camps retranché. Les PC et les positions d’artillerie sont particulièrement visés : par exemple, 5min après que les six mortiers placé sur Dominique eurent commencé riposter, un obus atteint leur dépôt de munitions. L’explosion qui en résultat neutralisa quatre des tubes22.

Le pilonnage était concentré sur la Béatrice : un obus éclate sur le PC de la position, tuant son commandant et accentuant encore plus la confusion.Profitant de la couverture ainsi crée, les bo doi, progressaient vers les retranchements français, exploitant les tranchés d’approches qu’ils avaient creusés autour de la colline puis se frayant un chemin parmi les barbelés et autres obstacles. A 7h, après prés de 2h de frappes intenses, le bombardement ralentit, et l’infanterie Viet Minh s’élança vers la position. De furieux combat éclatèrent dans les tranchées et nids de mitrailleuses tenus par les hommes de la 13éme demi brigade de la Légion Étrangère . Si les récits des combats sont confus, il est néanmoins avéré que, quelques après minuit au plus tard, les affrontements avaient cessés et que le Viet Minh s’était rendus maître de la position. Le 14, aucune contre attaque ne fut tenté pour reprendre Béatrice, mais deux bataillons furent parachutés en renfort dans la cuvette : le 5éme bataillon de parachutistes vietnamiens, et le 6éme BPC de Bigeard, qui avait quitté Dien Bien Phu après la réussite de Castor. Giap concentre alors ses efforts sur Gabrielle, qui elle aussi couvre l’approche nord de Dien Bien Phu. Le 16, cédant sous le matraquage de l’artillerie et les assauts successifs, les tirailleurs algériens qui défendaient la position finissent par décrocher, scellant le sort de la position. Les premiers jours de la bataille voient ainsi la chute de deux positions clefs pour la défense du camp. La surprise pour l’état major du GONO, c’est avant tout le nombre de pièces d’artillerie que Giap a réussit à faire acheminer sur les hauteurs surplombant le camps, et surtout l’incapacité de l’artillerie française à les repérer et à les réduire au silence. Piroth, commandant de l’artillerie du camps, se suicide avec une grenade.

Après la réussite de la première phase de son offensive, Giap effectue une pause pendant le reste du mois de mars, le temps de recompter ses unités qui ont subis de lourde perte lors des assauts frontaux contre les retranchements (1800 tués au sein des divisions 308 et 312)23. Ses troupes commencèrent à creuser un réseau de tranché autour du camps, afin de l’enserrer et de réduire la distance à parcourir lors d’un futur assaut. Malgré les frappes de l’aviation française, incluant le recours au napalm, et les contre attaques ponctuelles lancés par les paras de Bigeard, ces « travaux » se poursuivront, rapprochant inexorablement les deux adversaires. Au sud , Isabelle se trouve de plus en plus isolée du reste des points d’appuis, la RP41 étant périodiquement coupée.

Alors que le périmètre du camps se réduisait peu à peu, et que la piste était progressivement rendu impraticable se posait pour le GONO le problème de la difficulté croissante du pont aérien : en l’absence de possibilité atterrissage, le ravitaillement devait être parachuté au dessus du camps , l’imprécision de la méthode faisant qu’une part importante de celui ci tombait dans le no man’s land, voir derrière les lignes Viet Minh, d’autant plus que la DCA déployée était une menace constante pour les pilotes. Le pont aérien s’avérait néanmoins suffisant pour reconstituer les stock en munition, et à continuer à parachuter des renforts, alors même que les chances de victoire s’amenuisaient.

Le 30,  Giap repris son offensive, avec cette fois l’intention de réduire les positions à l’est du camps, Éliane et Dominique. De violents assauts se succédèrent alors dans ce secteur, Giap s’emparant rapidement d’une grande partie du secteurs, mais une contre attaque énergique menée par le 6éme BPC et soutenue par des éléments de la Légion et du 5éme BPNV parvint à reprendre à nouveau d’un des points d’appuis d’Éliane. Après plus de deux semaines de durs combats, les deux camps sont épuisés. La position du GONO apparaît alors encore plus précaire : la surface qu’il contrôle ayant encore été réduite, le ravitaillement devenait vraiment un problème crucial, d’autant plus que l’artillerie avait brûlé une quantité importante d’obus.

Pendant la phase finale de la bataille, de mi avril à la chute du camps, Giap entreprit une stratégie de grignotage des positions encore tenus par les français. Les combats dégénèrent en une guerre de tranchée rappelant les batailles de la Grande Guerre, les tranchés adverses ne se trouvant parfois qu’a un jet de grenade les unes des autres. Le Viet Minh cherchait en effet à isoler les positions françaises les unes des autres, en particulier Huguette, qui contrôlait l’accès à la piste : le camps devait être étouffé au fur et à mesure que sa surface se réduisait. Malgré, cela le moral tient bon, les troupes encerclés gardant espoir en une possible opération de secours. Deux opération de ce type était envisagée . L’opération Vautour aurait consisté en une intervention massive de bombardiers américains B29, afin de déverser un tapis de bombes. Néanmoins, en raison des craintes d’une possible réaction de la Chine et dans de doutes quand à la capacité du camp à tenir, même avec ce soutien24. Un autre espoir résidait dans l’opération Condor, c’est a dire une colonne de secours venu du Laos pour dégager le camps. Néanmoins ; les effectifs de celle ci allaient s’avérer trop faible, et surtout arriver trop tard pour permettre de sauver le camps..

Le 6 Mai, Giap lançait son offensive finale, parvenant enfin à chasser les défenseurs d’Éliane de la plus grande partie de la position. La situation des défenseurs devenant intenable et les munitions s’épuisant, un cessez le feu entre en vigueur le 7, à 17h. Armes et radio sont détruite alors que le Viet Minh investit le camps. Le siège de Dien Bien Phu s’achève donc par une victoire éclatante de Giap et la chute d’un camps retranché supposé imprenable. Les pertes sont lourdes pour les deux camps. Pour le GONO, l’ensemble des 15000 hommes engagés lors de la bataille est perdus . Parmi ceux ci, plus de la moitié sont considérés comme des « pertes » (tués, blessés ou portés disparus), le reste est fait prisonnier par le Viet Minh25. Il n’entre pas dans le cadre de ce dossier de discuter du traitement des prisonniers de guerre, mais il me paraît important de préciser qu’une grande partie d’entre eux ne reviendra pas de détention. Si cette hécatombe est le résultat de mauvais traitement, de négligence, ou simplement de l’insuffisance de la logistique peut être sujet à discussions, mais elle n’est malheureusement pas un cas isolée dans l’histoire des conflits militaires. Rapporté aux effectifs du CEFEO, ses pertes ne représentent « que » 3% de l’effectif, un chiffre inférieur aux pertes subies par le désastre de la RC4. Si l’on prend en compte le fait que l’armée de Giap a été très fortement usée par les combats, perdant prés de 23000 hommes26, elles apparaissent à première vue comme surmontable, pour peu qu’un effort suffisant soit fournis par rétablir la situation. Néanmoins, c’est ignorer que ces pertes touchent de plein fouets les deux corps d’élite de l’armée française, la Légion Étrangère et les bataillons parachutistes. La bataille signe ainsi la fin du corps de bataille prévu par Navarre et est en ce sens une grande défaite pour la France, tant sur le plan tactique qu’opérationnel.

C’est néanmoins au niveau stratégique que les conséquences seront les plus visibles, tant l’impact de la chute de Dien Bien Phu sur le déroulement de la conférence de Genève sera important. Le choc fut retentissant dans l’opinion française, déjà lasse d’une guerre qu’elle ne comprenait pas ; contraignant le gouvernement à s’entendre sur des conditions de paix avec le Viet Minh. Un cessez le feu général fut signé dans les mois qui suivirent, la France évacuant au bénéfice du régime d’Hô Chin Minh les régions au nord du 17éme parallèles. La première guerre d’Indochine s’achevait ainsi sur un Viet Nam partagé : le nord contrôle par le communistes, le sud par le régime de Bao Dai, sur lequel l’influence française laissait la place à celle de l’Amérique…

Conclusion

A mon sens, Dien Bien Phu fait partie de ces défaites fondatrices de l’histoire militaire française, au côté de la campagne de France de 1940, et constitue un véritable traumatisme national. Dans les deux cas, malgré l’héroïsme du soldat français, la France fut vaincue, non pas parce que l’ennemi lui était supérieur numériquement ou matériellement, mais parce que ses hauts gradés, s’engonçant dans des schémas préconçues, et négligeant les capacités de son adversaire l’ont conduit à la défaite.

Dans la dernière phase de la bataille, le fait que de nombreux soldats – ne possédant parfois pas de brevet de parachutisme – se soit porté volontaire pour sauter sur la cuvette où se déroulait une bataille déjà perdue , est entré dans la mémoire collective française comme l’expression même du sacrifice suprême, aux cotés de batailles telles que Camerone.

Du coté vietnamien la victoire me semble être une grande source de fierté nationale, un événement fondateur, comme en témoigne les affiches commérant l’événement que l’ont peut toujours voir dans le pays. Présentée comme la victoire de tout un peuple sur le colonisateur, et symbolisée par l’image de paysans transportant à bicyclette le ravitaillement destiné aux troupes de Giap.

« Dans le sable et la boue des rizières/ Nos Aînés ont forgé à vingt ans / Avec leurs souffrances et leurs misères/ La Victoire écrite de leur sang »

1GRAS, Yves, Histoire de la Guerre d’Indochine, Paris, Librairie Plon, 1979 , pp. 154

2WINDROW, Martin, The Last Valley, Londres, Cassell , 2005 , pp, 93

3ibid , pp 151

4GRAS, Yves, Histoire de … , opcit , pp 236

5WINDROW, Martin, The Last Valley, opcit , pp 131

6ibid , pp 158

7ibid, pp. 115

8ibid , pp. 153

9GOYA, Michel, « Indochine : les paras pris au piège de leur réputation » in : Guerres & Histoire 3 (septembre 2011) 58-61

10WINDROW, Martin, The Last Valley, opcit , pp.106

11GOYA, Michel, « Indochine : les paras …» in : opcit 58-61

12GRAS, Yves , Histoire de la Guerre D’Indochine, opcit , pp 190

13WINDROW, Martin, The Last Valley, opcit , pp.192

14ibid, pp.205

15ibid, pp.247

16FLEURY, Georges, La guerre en Indochine, Paris, Librairie Plon, 1994 pp 595

17GRAS, Yves , Histoire de la Guerre D’Indochine, opcit , pp 524

18WINDROW, Martin, The Last Valley, opcit , pp.263-265

19Colonel Piroth, cité dans WINDROW, Martin, The Last Valley, opcit , pp.376

20WINDROW, Martin, opcit, pp.310-313

21ibid, pp.365

22ibid , pp.375

23GRAS, Yves, Histoire de la guerre d’Indochine, opcit, pp. 549

24WINDROW, Martin, The Last Valley, opcit, pp.562-571

25ibid, pp.624

26GRAS, Yves, Histoire de la guerre d’Indochine, opcit, pp.569

Bibliographie:

FLEURY, Georges, La guerre en Indochine, Paris, Librairie Plon, 1994

GOYA, Michel, « Indochine : les paras pris au piège de leur réputation » in : Guerres & Histoire 3 (septembre 2011)

GRAS, Yves, Histoire de la Guerre d’Indochine, Paris, Librairie Plon, 1979

WINDROW, Martin, The Last Valley, Londres, Cassell , 2005